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• dans le cadre de " francofffonies !" • Vanuatu

Danses et tracés sur sable
de l'île de Malakula

> Par la société secrète de Luan - Lamap

23, 24 et 25 mars 2006 à 20h30
Théâtre Équestre Zingaro
176 avenue Jean-Jaurès
93300 Aubervilliers

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Avec
Marcellin Abong/Augustino Abong/Hernin Abong/Jackie Abong/Petro Abong/Boniface Batiakon/Théophile Batiakon/Dominique Bongmeme/Claude Heromaly/Abraham Leyrou/Denis Lokvaro/Dominique Lokvaro/Tito/Luan/Rodrigue Markot/Aimé Meleun/Joseph Soksok/Albano Toktok

Nuit de pleine lune sur Lamap. Sur les grands tambours à fente, on frappe le premier appel. Sous les arbres, l’obscurité est quasi totale, mais dans la clairière aménagée devant le nakamal*, un feu est allumé non loin des tambours. Le premier appel est suivi d’autres. Les hommes de la société secrète se préparent dans le nakamal. Bientôt, ils vont sortir danser avec leurs masques impressionnants qu’ils ont réalisés euxmêmes avec de la toile d’araignée peinte de couleurs magnifiques. C’est une cérémonie funéraire. Les hommes chantent et dansent autour des tambours. À la fin de la cérémonie, ils se retirent à nouveau dans le nakamal. C’est alors que la nuit s’emplit d’étranges cris et l’on se demande s’il s’agit de voix humaines ou animales. Ou peut-être un instrument de musique? Mais est-il vraiment nécessaire de percer le mystère de ces cris destinés à apaiser l’esprit du mort et à réconforter sa famille ?

Douce après-midi à Lamap. Dans la clairière, devant le nakamal, les hommes dansent la danse de Letutuagh au rythme des chants et des tambours, portant le masque du letutuagh, poisson calédonien appelé aussi napoléon. La danse raconte l’histoire de la rencontre d’un pêcheur et de ce poisson. Au moment où l’homme allait lancer sa sagaie vers le banc de poissons, il entendit une voix l’interpeller et lui demander pourquoi il voulait les tuer alors qu’ils n’ont fait aucun mal aux hommes. Effrayé, l’homme convoque le conseil des anciens au nakamal et leur raconte l’histoire. Depuis ce jour, on danse le Letutuagh en reprenant le chant qui aurait, paraît-il, été chanté par le poisson.

Autre danse, autre masque, autre conte: Goulong Malamb, la jeune fille, raconte les ébats amoureux d’un jeune couple. Mais le père de la jeune fille s’oppose à cette union. La jeune fille s’enfuit dans la brousse où elle peut rencontrer son amoureux en cachette et peu après attend un enfant de lui. Pris de remords, le père de la jeune fille chante la chanson du regret.

À la suite des danses masquées, les hommes se réunissent autour de Hernin Abong, leur chef coutumier. Les uns sont assis autour des petits tambours sur lesquels ils frappent en chantant, les autres regardent avec une grande attention les dessins, lignes, courbes enchevêtrées, arabesques, que leur chef coutumier exécute sur le sable. Une fois le dessin achevé, il est immédiatement effacé. Éphémère. Telle est la caractéristique des dessins sur sable du Vanuatu classés patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO. Seul un grand sage connaît tous les symboles des signes et des tracés.

4 heures du matin à Lamap. Le petit bateau traverse la baie de Port Sandwich. Le soleil se lève sur la mer, la brume enveloppe la baie et les forêts qui se déversent dans la mer. Le premier matin du monde.

C’est en 1980 que le Vanuatu, archipel habité par les Mélanésiens depuis plusieurs millénaires, acquiert son indépendance du condominium francobritannique qui administrait les îles depuis 1906. Situé dans la mer de corail, dans le Pacifique Sud, le Vanuatu est composé de plus de 80 îles, dont 65 ne sont pas habitées. En 1606, l'explorateur portugais Pedro de Queirós découvrit l'île d'Espiritu Santo. L'archipel fut redécouvert en 1768 par Bougainville qui le nomma Grandes Cyclades du Sud. En 1773, James Cook donna à cet archipel le nom de Nouvelles Hébrides en souvenir des îles Hebrides dans son Écosse natale.

Lamap se situe au sud-est de l’île de Malakula, une des plus grandes îles de l’archipel du Vanuatu, région où les traditions sont encore le mieux conservées. Les hommes de cette partie de l’île appartiennent au groupe des Small Nambas, nambas étant littéralement l’étui pénien. Ces hommes, tous membres de la société secrète Luan, ne sont en aucun cas des professionnels de la scène. Mais ils souhaitent, et tiennent, à partager avec le public français les danses masquées, les chants, les dessins sur sable, toute cette culture et ces coutumes qu’ils ont contribué à faire revivre après l’indépendance du pays. Nous avons ici affaire à un véritable phénomène de revitalisation d’un patrimoine culturel immatériel. En effet, après l’indépendance, une grande campagne de collecte d’informations a été lancée par des jeunes Ni-Vanuatu auprès des anciens pour récolter les contes, les mythes afin de reconstruire une identité culturelle qui leur soit propre.

À l’instant où j’écris ce texte, je reçois un courrier électronique de Marcellin Abong m’apprenant la mort du vieux Moïse Talis qui devait accompagner le groupe de membres de la société secrète de Lamap à Paris pour le Festival de l’Imaginaire. Marcellin était profondément affligé, car, au-delà des liens affectifs, c’est auprès du vieux Moïse que les hommes de Lamap ont quasiment tout appris de leurs traditions. C’est grâce à Moïse qu’ils ont appris à se connaître et à aimer leur culture qui a failli disparaître. Ainsi c’est un hommage à Moïse Talis que rendra le public en venant découvrir ces danses, ces mythes, ces coutumes que le vieil homme a transmis à une nouvelle génération.

A. E

*Le nakamal est un terme qui indique à la fois la maison où se réunissent les chefs, la maison de la société secrète ainsi que l’espace réservé aux hommes et aux initiés.