Vous êtes ici

• Syrie - Turquie

JE T'AIME DE DEUX AMOURS...

> Création musicale de Râbi’a Al Adawiyats

Vendredi 21 et samedi 22 mars 2008 à 20h
Amphithéâtre de l'Opéra Bastille
dans le cadre du cycle “Musiques de l’invisible et du silence“
Place de la Bastille - 75011 Paris

Partager

Avec Kudsi Erguner, direction musicale et flûte ney
Waed Bouhassoun, chant
Bruno Caillat, tambour dâf
Yunus Balcioglu, chant et psalmodie

Râbi’a Al Adawiya est une figure majeure du mysticisme musulman. Celle qui fut le chantre de l’amour pur est une ancienne esclave affranchie. Courtisane accomplie, certains disent même prostituée, danseuse et joueuse de ney, elle a tout abandonné pour se consacrer à l’amour de Dieu. Cette femme née en Irak vers 713, c’est-à-dire moins d’un siècle après la mort du Prophète, passa le reste de sa vie à Bassorah où elle vécut retirée du monde et mourut en 801 âgée d’au moins quatre-vingts ans. Elle a laissé de courts poèmes qui exaltent l’amour de Dieu.

En s’appuyant sur le texte du Coran, elle ne craignit pas de désigner l’amour divin par le terme « hubb » (désignant l’amour profane), et de proclamer qu’un amour totalement gratuit est celui-là seul dont Dieu est digne. C’est à la suite de Râbi’a que les soufis feront la distinction entre ceux qui aiment Dieu pour ses bienfaits et ceux qui aiment Dieu pour lui-même, rejetant toutes ses faveurs qui ne sont pour eux qu’un voile qui leur masque leur Bien-aimé. Bien avant Hallâj, né cinquante ans après sa mort, Râbi’a n’a pas hésité à bousculer les principes et les habitudes de la piété de son époque, par pur amour de Dieu :

« Je T’aime de deux amours : l’un, tout entier d’aimer,
L’autre, pour ce que Tu es digne d’être aimé.

Le premier, c’est le souci de me souvenir de Toi,
De me dépouiller de tout ce qui est autre que Toi.

Le second, c’est l’enlèvement de tes voiles
Afin que je Te voie.

De l’un ni de l’autre, je ne veux être louée,
Mais pour l’un et pour l’autre, louange à Toi ! »
(Traduction Mohammed Oudaimah et Gérard Pfister in Les Chants de la recluse, Arfuyen, 2006)

Les chroniqueurs de cette époque racontent une action symbolique fort célèbre de Râbi’a. Un jour donc, plusieurs soufis rencontrèrent Râbi’a qui courait, portant du feu dans une main et de l’eau dans l’autre. Devant leur étonnement et en réponse à leur question, elle répondit : « Je m'en vais incendier le paradis ou noyer l’enfer, en sorte que ces deux voiles disparaissent complètement devant les yeux des pèlerins et que le but leur soit connu, et que les serviteurs de Dieu Le puissent voir, Lui, sans aucun objet d’espoir ni motif de crainte. Qu’en serait-il, si l’espoir du paradis et la crainte de l’enfer n’existaient pas ? Hélas, personne ne voudrait adorer son Seigneur, ou Lui obéir ! ».

La figure de Râbi’a Al Adawiya est peu évoquée dans le contexte culturel arabe. Pourtant, la grande diva de la chanson arabe, Oum Kalsoum, lui consacra un enregistrement, interprétant plusieurs poèmes inspirés de sa vie et de ses textes, ce répertoire est très peu connu, et les enregistrements difficiles à trouver.

Nous avons souhaité confier ce projet à des artistes dotés de grandes qualités, certes, mais surtout d’une sensibilité exceptionnelle. Nul ne sait, comme Kudsi Erguner, musicien soufi de renom, virtuose de la flûte ney, puiser dans le silence la force et la douceur des notes. Son souffle, prolongé par le son du ney, est un écho au rythme de l’univers, à son mouvement incessant. Le mystère de Waed Bouhassoun reste entier, et la qualité de sa voix, douce, profonde et grave le rend encore plus intrigant. Cette voix arabe exceptionnelle, envoûtante, que le public du Festival a déjà eu l’occasion de découvrir, exprime une force fragile, un amour absolu et gratuit, en totale adéquation avec le personnage de Râbi’a, mystique et tragique à la fois. À leur côté, la délicatesse de Bruno Caillat au tambour sur cadre daf, et la récitation psalmodiée de Yunus Balcioglu, muezzin, chantre et lecteur de Coran hors pair. Au-delà des traditions musicales arabes et turques, au-delà de la composition, ce projet va vers l’épure, laissant libre cours à l’improvisation du ney, à la voix jaillie des profondeurs du corps, à la sacralisation du texte poétique par une lecture qui met l’accent sur la musicalité de chaque lettre, de chaque mot. La ligne mélodique et les mélismes de l’instrument comme texte parallèle au poème cheminent ensemble, s’entrecroisent, s’arrêtent, respirent et entraînent l’auditeur, à la suite des interprètes, dans une spirale ascensionnelle, à la rencontre d’une femme et de son anéantissement-épanouissement dans l’amour absolu.

Arwad Esber