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• Cambodge

Kong Nay, un barde cambodgien

> avec la participation de Sin Sory

13, 14, 15, 16 et 17 mars 2003
Maison des Cultures du Monde
101 boulevard Raspail - 75006 Paris

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Avec Nay Kong et Sory Sinn

Les Khmers représentent 80 % des 9 millions d'habitants du Cambodge. Les 20 % restant se composent de communautés vietnamiennes, chinoises, de Khmers Islam, musulmans originaires essentiellement de Malaisie et du Centre-Vietnam, et des montagnards Khmers Loeu. Les origines de la musique cambodgienne remontent à l'ancien empire khmer qui domina la partie continentale de l'Asie du sud-est du VIIe au XIVe siècles. Sur les basreliefs des temples de la région d'Angkor (Xe-XIIIe siècles) on trouve des représentations de danses et d'instruments très proches de ceux qui sont encore utilisés aujourd'hui, tels le jeu de gongs kong ou le hautbois sralay. Mais la musique khmère est aussi le fruit d'un lent métissage marqué notamment par l'emprunt d'instruments et de mélodies d'origine indienne, chinoise, malaise, siamoise... La musique la mieux connue à l'extérieur du Cambodge est celle de l'orchestre classique pinpeat qui accompagne les cérémonies du palais royal, la danse classique, le théâtre d'ombres, le théâtre masqué. Autre genre musical, plus léger, le mohori est une musique de divertissement chantée par un soliste accompagné par des vièles, une cithare, un tambour et des cymbales. Le phleng khmer (littér. "musique khmère") est considéré comme le genre le plus traditionnel car il accompagne depuis des siècles les diverses circonstances de la vie. C'est une musique de danses populaires, de fêtes familiales, notamment les mariages mais aussi les funérailles ; elle accompagne également les conteurs.

Mais en définitive, si l'on cherche aujourd'hui une musique traditionnelle vivante, à la fois créative et fidèle aux canons traditionnels, il faut aller la chercher dans les petits groupes qui interprètent des chants populaires au ton grave ou ironique comme les ayay, dialogues improvisés entre un homme et une femme, émaillés de blagues et autres effets comiques. Au centre de ces groupes se trouve le joueur de chapey. Le chapey est l'instrument des bardes. Parfois accompagnés d'un ou deux musiciens, mais le plus souvent solitaires, ceux-ci sillonnent les campagnes cambodgiennes en chantant des chroniques douces-amères, critiques, voire satiriques, de la vie quotidienne et de la situation politique du pays. Entre 1975 et 1979, les Khmers rouges ont tenté de rayer de la surface de la terre ce "blues" du Mékong dont Kong Nay est aujourd'hui l'un des trois plus illustres représentants. Les anciens comparaient le chapey au Naga, le serpent mythologique à sept têtes qui était figuré par le corps et le long manche de l'instrument. Il s'agit d'un luth à manche long et à deux cordes constitué d'une caisse ovale ou rectangulaire en bois de krasaing ou de jacquier et d'un manche en teck. Ces deux pièces sont fixées l'une à l'autre par une cheville en os d'éléphant. Sur le manche sont fixées de larges touches en bois qui font office de frettes et permettent d'ornementer la mélodie en faisant varier la pression du doigt sur les cordes. La mélodie est généralement jouée sur la corde supérieure, la corde grave servant à la ponctuation et à l'accompagnement rythmique.

Kong Nay est né en 1946 dans la province de Kampot. Il perd la vue à l'âge de quatre ans à la suite d'une variole que la pauvreté n'a pas permis de soigner. Il lui faut donc apprendre à survivre. À l'âge de treize ans, son grand-oncle lui enseigne l'art du chapey et le répertoire de chants de mariage et de récits épiques tirés du Reamker, la version khmère du Râmâyana qui constitue la geste et l'âme du Cambodge. Kong Nay apprend vite à maîtriser l'instrument et révèle bientôt un réel talent de poète improvisateur. Dès l'âge de seize ans, il commence à se produire un peu partout dans sa province natale de Kampot Lorsque les Khmers rouges prennent le pouvoir, ils lui imposent tout d'abord de chanter la gloire du régime auprès des déportés sur les chantiers et dans les rizières. Avec un art consommé du verbe et au péril de sa vie, il sait détourner les paroles de ces chants patriotiques pour faire passer auprès de ses camarades d'infortune un message de soutien et de réconfort. Les autorités s'en aperçoivent et l'envoient alors travailler dans une manufacture de cordages. Il ne se remettra à jouer qu'après la défaite des Khmers rouges. En 1991, il remporte un prix à Phnom Penh et peut enfin vivre de son art. Kong Nay est accompagné par Sinn Sory, chanteuse et joueuse de chapey âgée de 40 ans, qui s'est formée auprès de son mari A Pey, un autre maître du chapey, et de Kong Nay.

La musique de Kong Nay présente deux styles musicaux bien distincts. Le pre m i e r s'inscrit de la manière la plus pure dans la tradition des bardes. La voix et l'instru m e n t se répondent en une alternance rigoureuse. Le chant est exécuté dans un style récitatif et syllabique avec, ici et là, de belles vocalises. La partie instrumentale est construite sur un ou deux motifs mélodico-rythmiques qui n'appartiennent pas en pro p re à telle ou telle pièce mais sont puisés dans un corpus général (c'est aussi un trait pro p re à la musique classique khmère). Le traitement mélodique et rythmique de ces motifs obéit à un principe que l'on appelle "centonisation" : chaque motif est composé de cellules plus petites que le musicien peut à loisir interchanger, répéter, modifier rythmiquement.

Ce procédé de composition et de variation (qui ressemble à une sorte de Lego musical) est bien connu dans les musiques populaires, et part i c u l i è rement dans les musiques de b a rdes. Le même principe s'applique au chant, conditionné en partie par le texte qui impose sa stru c t u re métrique et syllabique ainsi que les tons pro p res à la langue khmère . Le second style est plus lyrique. Pour enrichir sa matière première musicale, Kong Nay emprunte volontiers des thèmes musicaux aux genres classiques khmers. Ici aussi, la voix et le chapey se répondent, mais l'instrument ne s'interrompt plus, s'effaçant juste assez pour que la voix puisse s'exprimer librement. Le chant, nettement plus orné, s'appuie sur des figures mélodiques plus longues, plus linéaires et moins marquées rythmiquement, créant ainsi un climat nostalgique, voire dramatique. Des auditeurs occidentaux ont perçu une similitude entre la musique de Kong Nay et le blues. Cette analogie ne manque pas de pertinence. Dans les deux cas en effet, on retrouve un véritable dialogue musical entre la voix et le luth, le principe de composition par clichés (la "grille" dans le blues), l'usage de l'échelle pentatonique, évidente dans la musique de Kong Nay et réminiscente dans le blues, des modifications de certains degrés qui rappellent la blue note, et enfin ce fameux blue feeling qui transparaît dans la thématique littéraire de Kong Nay.

DUNNARA MEAS & PIERRE BOIS.

PROGRAMME
1. Improvisation et salutations en duo alterné par Kong Nay et Sinn Sory
2. Prawat poaun Kong Lene (À la recherche de Kong Lene) par Kong Nay
Kong Nay évoque son jeune frère Kong Lene qui l'aidait à survivre pendant sa captivité sous les Khmers rouges, prenant soin de lui, et qui disparut un beau jour. Lorsque ce chant fut composé, Kong Nay ignorait encore que son frère avait été enlevé, torturé et exécuté par les Khmers rouges.
3. Bankoung kaek (La branche du corbeau) par Kong Nay
Inspiré d'une chanson enfantine très populaire au Cambodge, ce chant est une complainte dans laquelle Kong Nay regrette l'absence de son jeune frère.
4. Kroeun satreil (épigramme sur la femme) par Kong Nay
Critique de la femme cambodgienne qui ne travaille pas suffisamment au goût de Kong Nay.
5. Lam liv (Prélude à un au revoir) par Kong Nay
Chanson sarcastique sur la déception amoureuse.
Oh chérie, toi qui en as un nouveau, dis-le-moi sincèrement, que je ne te soupçonne plus. Nous nous aimions depuis l'enfance mais tu as changé et nous voilà devenus comme l'huile et l'eau. Oh toi, avec tes hanches fuyantes, tes cheveux crêpés, ton esprit borné, ta figure en fer à repas - ser, tes fesses grosses comme une jarre et tes yeux de cobra... Celui qui te prend pour femme court à sa ruine !
6. Bandam satreil (conseils à la femme) par Sinn Sory
7. Thkol loan nauv khet Svay Rieng (Tonnerre sur Svay Rieng) par Kong Nay
Chronique des saisons, de la culture du riz, rêves d'évasion, de voyages, évocation du temps qui passe.
8. Khmeng chamnoan doeum khmeng ay leuv (Jeunes d'hier et d'aujourd'hui) par Kong Nay
Les jeunes d'hier étaient plutôt bêtes, mais quand ils croisaient leurs aînés ils se prosternaient jusqu'à terre. Ceux d'aujourd'hui sont plus intelligents mais ils croisent des anciens, ils les culbutent jusqu'à la forêt. (...) Les jeunes d'hier avaient de la moralité. À la nouvelle mousson filles et garçons jouaient ensemble sans embarras. De nos jours, ils vont ensemble et ça fait toujours des histoires. (...) C'est comme pour le costume. Les jeunes d'hier n'avaient qu'un bouton à leur vêtement. Ceux d'aujourd'hui en ont trois : le premier droit devant, le deuxième qui serre les côtes à étouffer, et le troisième dans le dos. Et à la mère qui s'écrit : "Ma fille, ces vêtements avec un bouton derrière, ce sont des habits de fantômes", celle-ci répond : "A ton époque tu vivais au ras du sol, pour moi s'ouvre un horizon de fêtes". C'est comme le chapey : cette musique qui enivrait les jeunes d'hier n'intéresse plus personne.
9. Roap phum srok (Inventaire des provinces khmères) par Kong Nay
10. Improvisation et salutations en duo alterné par Kong Nay et Sinn Sory

Remerciements à Messieurs Dunnara Meas, Sinn Nady, James Burnet et Pich Tum Kravel.

> À écouter
KONG NAY Un barde cambodgien, Chant et luth chapey , 1 CD INEDIT W 260112