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Parvathy. Les chants des fous de Dieu

> Chants, danses et peintures de la tradition des Bâul

Lundi 18 mars 2002
Maison des Cultures du Monde
101 boulevard Raspail - 75006 Paris

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Parvathy a été initiée dès l'adolescence à l'expression des mystiques indiens du Bengale : les Bâul. Son guru qui lui enseignait les mythes de la religion de l'amour, mêlés aux préceptes du soufisme et à cet immense élan vers les autres, qui patiemment lui donnait les clefs de la technique du chant lancé sous les arbres, dans les rues de villages ou sur les places publiques, qui modulait sa voix forte et tendue mais assouplie par toute la subtilité des images contenues dans les poèmes populaires, lui dit un jour : «Pars et vis de hasard et de joie comme les vrais Bâul en ne prenant que ce qui te sera donné !»
Née en Assam en 1976, Parvathy commence à dessiner et à peindre dès son enfance. Elle travaille ensuite sous la direction de plusieurs professeurs dans la petite ville de Coch Bihar. A l'âge de 16 ans, elle quitte la maison familiale et depuis, elle voyage et suit l'enseignement de différents maîtres.
En 1997, elle arrive au Kerala où elle rejoint le projet "Kriya" et s'entraîne sur plusieurs aspects de techniques corporelles sous la direction de différents maîtres de yoga, de Kalari Payattu, d'Ayurveda et de Tantravidhya. Toutes ces techniques l'aident à mieux approfondir l'expression bâul.
Aujourd'hui, Parvathy, qui peint de longues toiles rappelant les rouleaux des conteurs bengali, conte, chante, danse, et joue les instruments traditionnels des mystiques errants, vêtus de jaune orangé : l'ektara, idiophone de bambou, le duggi, petit tambour à deux peaux accroché à la ceinture. Elle frappe de ses pieds bruns la poussière des marchés et fait tinter ses chevillières d'argent pour évoquer Prem, l'amour-enfant dans le ventre maternel qui refuse de sortir vers le monde, l'arbre à miel, Vishnu au sommeil cosmique, le naufrage de la
barque des navigateurs du Gange et les caresses de Krishna à Radha.
L'échelle musicale bâul, très particulière, demande à la voix humaine un ambitus large et une versatilité prodigieuse. Malgré son jeune âge et sa silhouette gracile, Parvathy, par sa grâce et sa conviction, incite les foules à l'écouter, à la regarder, petite flamme de bonheur qui domine le doute et l'incrédulité.

Françoise Gründ

Histoire de Shuk, l'oiseau divin et des entrailles secrètes.
Conte baul en langue bengali, transmis oralement, jamais écrit et traduit par Françoise Gründ.

Dans le temps des temps, le dieu Shiva et la déesse Parvati jouaient aux dés, sous un arbre, dans un magnifique jardin.
Parvati demanda soudain à Shiva:
-Existe-t-il un pays où les gens marchent à l'envers, où les rivières remontent vers leur source, où les hommes ne mangent plus avec la bouche et ne respirent plus avec le nez?
Shiva prit son tampura et son duggi et commença à chanter:
-Regarde le corps humain. Il tient debout et pourtant, il est construit par trois architectes contradictoires. Avec l'aide de la maya (l'illusion), il pénètre dans le vagin. Et là, les créateurs façonnent son être avec les fruits du passé!
Parvati toussota:
-Hum!
Shiva:
-Au cours du premier mois se forment le sang et la chair.
Au cours du deuxième mois apparaissent les nerfs et les veines.
Au cours du troisième mois, se forment les yeux, les oreilles, les os, la peau, les cheveux.
Au cours du cinquième mois viennent les mains, les pieds et les cinq principes: terre, eau, feu, air, éther. Et le jeeva (l'être vivant, la vie) s'installe.
Au cours du sixième mois apparaissent les six ripus (ennemis): le désir, la colère, l'avidité, l'égoïsme, l'idée de possession.

Pendant que Shiva chantait, un tout petit oiseau, Shuk, vint se percher sur une branche de l'arbre. Shuk regarda Shiva et Parvati, allongés dans l'herbe et il écouta le secret du monde utérin.
Au bout d'un moment, il imita la voix moqueuse de Parvati et dit:
Shuk
-Hum!
Shiva continua son chant.
Shiva
Au cours du septième mois, se forment les sept minéraux puis la graisse, les ovules et le sperme.
Au cours du huitième mois, s'épanouissent les huit sens servant à goûter les plaisirs de la vie.
Au cours du neuvième mois, apparaissent les neuf portes du corps (dont l'une reste secrète)
Au cours du dixième mois se développent les dix contraintes et le jeeva commence à souffrir. Les vers le rongent. Les bêtes le mordent et il suffoque à cause de la chaleur qui se dégage des excréments et de l'urine de sa mère.
Mais il garde encore la mémoire de son Karma. C'est pourquoi il aperçoit une lumière à l'intérieur de l'utérus.
Le jeeva supplie Shiva:
Jeeva
-Ô Shiva, fais-moi sortir de cet endroit où je souffre tant. Prends-moi dans ton royaume!
Shiva
-Petit jeeva, si je te fais sortir maintenant, tu vas oublier ton Karma. Tu vas oublier jusqu'à mon nom?
Jeeva
-Non, non! Ô seigneur comment est-ce possible? Tu es responsable de ma naissance et de ma mort. Aussi t'adresserai-je toujours des prières.

Shiva organise alors le voyage du jeeva vers le monde extérieur.
Dans les douleurs de l'enfantement et luttant pour sortir de l'étroit canal, le jeeva perd la mémoire du monde utérin.; Il devient incapable de voir la lumière intérieure et il commence à crier et à pleurer.
Jeeva
-Kaha! Kaha!
Jeeva devient une partie de la maya et il commence à chercher la vérité partout et en toute chose.

Shiva se tourne vers Parvati et la regarde avec amour. Elle dort profondément.
-Qui donc a répondu à mon chant en se faisant passer pour ma compagne? Où est-il?
Shuk
-C'est moi Shuk, le petit oiseau sauvage.
Shiva
-Tu as surpris un secret. Ton indiscrétion est un crime. Tu dois mourir. Je vais te transpercer de mon trident!
Shuk
-Non seigneur! J'ignorais cette interdiction!

Et le petit oiseau, fou de peur, s'envola dans les airs et plongea dans les eaux, poursuivi par le trident de Shiva qui avait pris une forme humaine.
Il vola jusqu'à l'ermitage du sage Vyasa (l'auteur supposé de l'épopée du Mahabharata) et y trouva refuge. Voici comment:
Ghutachi, la splendide épouse de Vyasa était en train d'uriner près de l'ermitage. Shuk trouva l'entrée de son vagin et pénétra jusqu'à son utérus, sans qu'elle s'en aperçut.
Il sa cacha dans cet endroit et y resta car il savait que le trident ne pouvait pas tuer les femmes.
Cette nuit-là, Vyasa fit l'amour à Ghutachi.
Shuk qui connaissait maintenant le secret de l'utérus, délaissa son corps d'oiseau et devint une semence de Vyasa, tandis que le trident attendait à la sortie, entre les jambes de Ghutachi.
Shuk pensa que s'il devait naître en petit humain dans ce monde, il lui faudrait passer dix mois dans le feu, la chaleur et les souffrances.
Il vit apparaître les messagers de la mort qui dansaient autour de lui. Il aperçut les châtiments de l'enfer.
Ayant appris de nombreuses choses, l'oiseau Shuk demeura tranquille, très tranquille.
Puis il se mit à prier Krishna.
Shuk
-Ô Krishna, bâtis pour moi une cage, d'os et de chair, avec les quatre misères.
Je préfère encore me réfugier dans cette cage, ou bien tomber dans les pièges d'un chasseur plutôt que de rester là à subir les souffrances utérines.
Krishna, (un avatar du dieu Vishnu) entendit Shuk. Il vint lui rendre visite dans les entrailles de Ghutachi.
L'attitude de Shuk le contenta et il le bénit. Shuk, alors lui dit:
Shuk
--Ô ami, maître du monde, ce que je désire c'est méditer dans cette cachette utérine et me libérer de la maya et de toutes les illusions.

Dix-huit années passèrent et Shuk refusait de sortir. Voyant les douleurs de son épouse, Vyasa s'approcha d'elle avec d'autres sages. Ils supplièrent Shuk de sortir.
Shuk
-Au dehors, le trident m'attend pour me tuer. Peu à peu je me libère des illusions et de l'ignorance. Comment puis-je sortir maintenant que je connais la vérité.
Plus tard, les dieux s'assemblèrent et décidèrent que Shuk deviendrait un enfant humain.
Avant de sortir Shuk pria
Shuk
-Ô mes seigneurs, libérez-moi de la maya.
Les dieux
-Nous-mêmes sommes sous l'emprise de la maya!

Arrivèrent Shiva et Parvati. Ils bénirent le bébé et Shiva rangea son trident.
Shuk
-C'est bien mais je ne suis pas totalement délivré de la maya.
Ils se mirent tous à invoquer Mayadevi, la suprême et terrible déesse des illusions.
Or Mayadevi est une des parties de Kali, la divinité noire et sanglante. Kali se pencha sur Shuk et le libéra un peu plus.
Puis elle partit en guerre contre les démons en disant:
Kali
-Ne cherche pas à comprendre! Chaque naissance contient son secret!

Et la conteuse conclut par un chant qui met en doute la toute-puissance des dieux, un chant que lui apprit l'oiseau-humain.