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Paraguay esquivo

> Artistes contemporains du Paraguay

Exposition du 2 au 30 juillet 2010
Centre de documentation sur les spectacles du monde
Prieuré des Bénédictins
2, rue des Bénédictins, Vitré

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Discret, le Paraguay ne se livre aux regards qu’avec beaucoup de réserve.

Discret, le Paraguay ne se livre aux regards qu’avec beaucoup de réserve. Qu’elles évoquent des fractures du temps ou des rêves collectifs, les œuvres de cette exposition instaurent des « moments » qui permettront de capter divers aspects de ce pays à la fois farouche et séducteur : la résistance à la colonisation et à l’acculturation, les cicatrices laissées par trois guerres et des décennies de dictature, les frontières évanescentes où urbain et rural se superposent, mais aussi une certaine vision de la beauté dans la production artistique contemporaine de quelques communautés indigènes et métisses.

Partant de centres d’intérêts distincts et de recherches diverses, les artistes invités abordent donc des sujets du Paraguay historique et contemporain, révélant des signes de sa complexité où, avec sa grammaire et sa sémantique, la langue guarani – élément constitutif de l’identité du pays – affleure constamment. L’installation sonore de Guillermo Sequera reflète cet aspect, tandis que celle de Marcos Benítez constitue une réelle plongée au cœur de la respiration humaine.

Les œuvres mettent en évidence des moments de contact, de rencontre. Certaines répondent à des pratiques urbaines, intimes et personnelles, comme l’installation de Bettina Brizuela. D’autres, comme les « drapeaux » de Marité Zaldívar, tissent une relation étroite avec les cultures originaires du pays et la population métisse des zones rurales, révélant ainsi l’ancrage d’une société dans une histoire qui n’en finit plus de se résoudre, celle de la dette historique, sociale et éthique que le Paraguay, comme nation, doit aux populations indigènes sur les terres ancestrales desquelles il s’est érigé en nation indépendante. Les traditions rurales sont aussi abordées dans la vidéo de Pablo Lamar.

Simultanément, certaines expressions actuelles comme les dessins à l’encre réalisés par les artistes indigènes Jorge Carema, Eurides Gómez et Osvaldo Pitoé montrent les transformations et les adaptations de leurs cultures au monde contemporain. Des petites séries d’une étonnante beauté décrivent avec les moyens les plus simples la vie quotidienne en communauté. On perçoit ici sa richesse culturelle et les périls qui la menacent. Le travail photographique de Juan Carlos Meza traite, lui, de la précarité des groupes indigènes habitant au cœur de la capitale. De même, le travail de Javier Medina expose des situations de convivialité et de cohabitation, et, dans certains cas, de ruines urbaines mais néanmoins traces encore présentes du dernier régime dictatorial.

 

On considère ici comme contemporains des objets et pièces produits, aujourd’hui, par des membres des communautés indigènes et métisses mais qui gardent néanmoins leur fonction rituelle, magique ou simplement utilitaire. Tel est le cas des terres cuites d’Ediltrudis Noguera et Julia Isídrez, petite constellation d’artistes populaires vivant en province, et les tailles en bois faites par les artistes mbya-guarani et chiripa de l’est et du nord du Paraguay.

La grande et riche région du Chaco (du quechua chaku, terre de chasse), est mystérieuse et étendue, telle qu’on la voit dans les photos noir et blanc d’Alexandra Dos Santos qui l’a parcourue pendant plusieurs années. Cette jeune photographe réussit à montrer ce « laboratoire humain » où la cohabitation forcée entre allemands mennonites, coréens, indigènes et métis paraguayens s’exprime sur fond de paysage troublant.

La mémoire des temps violents est encore vive. De nombreux jeunes artistes réfléchissent toujours à cette présence latente. La guerre de la Triple Alliance (1864-1870) qui opposa le Paraguay au Brésil, à l’Argentine et à l’Uruguay est le sujet des gravures réalisées par des soldats-artistes sur le front, reprises aujourd’hui par le jeune peintre Emmanuel Fretes Royg. Joaquín Sánchez se replonge dans deux guerres, celle de la Triple Alliance et celle du Chaco (Paraguay contre Bolivie, 1932-1935). Un récent court-métrage réalisé par Marcelo Martinessi rappelle les drames de la guerre civile de 1947. Les photos de José María Blanch qui datent des années 70 témoignent de la vie des familles paysannes pendant les périodes les plus difficiles de la répression politique de la dictature de Stroessner et, de même, la série digitale de Fredi Casco montre le protocole du pouvoir de cette époque. Un autre axe important sera occupé par la présence de la femme, la mère, véritable protagoniste de la reconstruction du pays et support de la société, depuis l’époque de la guerre de la Triple Alliance jusqu’à nos jours, avec notamment une installation de Mónica González.

Les objets inquiétants de Carlo Spatuzza introduisent une interrogation sur certains traits traditionnellement considérés comme féminins. Quant à Laura Mandelik, elle explore dans ses gaufrages autour d’un prototype populaire paraguayen qu’elle appelle « la chaise d’ici » les coutumes populaires paraguayennes liées à la perception du temps et à l’existence.

Installations sonores, sculptures, vidéos, films, photographies, céramiques, peintures, tailles en bois, gravures sur papier et sur toile seront mis en scène comme autant de signes de l’histoire, de la vie, de l’art et des rêves d’un pays aussi méconnu qu’attirant.

Adriana Almada